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Ce que l'on sait faire,
il faut arriver à le détruire
pour aller plus loin.
Lénetsky





ENTRETIEN AVEC LÉNETSKY
SUR PROJET CUBA


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  • INFO
    Lénetsky est membre du Regroupement des artistes en arts visuels du Québec (RAAV)

Lenetsky en ses demeures


« Lénetsky se livre depuis longtemps à l'exploration d'un territoire dont les demeures multiples exigent, à chaque fois, une clef particulière et une manière adaptée. Ici l'abstraction, là le dessin, ici encore la figuration.

Son cheminement n'est pas un parcours linéaire fait de périodes successivement explorées puis abandonnées. Pas de rupture chronologique entre une période totalement abstraite et une autre totalement figurative. L'œuvre n'est pas scandée d' « exorcismes » picturaux menant jusqu'au bout une expérience pour passer à autre chose.

Lénetsky est tout entier dans sa diversité, à chaque moment qu'on le prenne. Là, comme cela, où le conduit son pas, ici et maintenant, présent à qui s'y arrête avec le souci présent de l'y rencontrer.

A l'atelier, on peut le surprendre travaillant plusieurs toiles en même temps dont l'une est abstraite et l'autre figurative. Chez lui, il faut envisager l'abstraction ou la figuration comme des tempo de l'être, outils toujours à main, quand le même cri s'impose. Passage d'une demeure à l'autre, d'une humeur à l'autre. Par là s'affirme un dépassement assumé des classifications, des enfermements d'école, une revendication d'ouverture, au risque de désorienter.
Naguère, le Bénézit le rangeait parmi les expressionnistes abstraits. Juste, à un moment, tout jugement peut se révéler inadéquat dès qu'il fixe de dynamisme d'un souffle.

En passant d'un lieu à un autre au sein d'un même espace, Lénetsky explore les demeures multiples de son âme. Il s'y installe pour un temps, les quitte. Il y revient toujours. Lénetsky n'en a jamais fini avec lui-même. Errance en un labyrinthe où le centre est toujours lui-même. Qu'importe où le mènent ses pas, il y fera retour.

Qui aborde l'œuvre par le chemin de l'abstraction peut être surpris pas celui de la figuration. Et inversement. Les premiers tableaux vus découvrent une perspective que l'on peut croire unique. Chaque manière a tant de présence que celui qui commence par l'une, en ignorant les autres, peut vouloir s'y fixer. Chacune pourrait se suffire à elle-même. Une approche rapide et mal attentive au style, pourrait faire douter que les tableaux soient du même peintre.

Multiple et en mouvement dans son refus d'enfermement, Lénetsky passe de l'abstrait au figuratif, du dessin fluide et rapide à la manière picturale généreuse et travaillée en profondeur. Par là il faut entendre : reprise dans le temps, respiration de l'œuvre dans ses repentirs mêmes. Temps de l'oeuvre qui se fait et se défait au gré des prises et des reprises, des chemins ouverts et refermés. De cette gestation tourmentée, la surface de chaque toile porte les marques en son relief. On peut y lire comme les cicatrices multiples d'une errance douloureuse, le parcours d'une conquête. On peut y lire aussi une jouissance dans sa générosité abondante.

La figuration ouvre à une mythologie personnelle, énigmatique. Ici pas de peinture d'après nature. Plutôt un voyage dans le dédale d'une âme peuplée d'une foule en attente d'expression. Les modèles sont intérieurs, s'imposant par une nécessité secrète. Lutins lunaires rongés d'angoisse, femmes éprises de vacuité, femmes au masque de plâtre, étrangement borgnes. Mise en scène de banquets funèbres. Bal mélancolique où dansent les pendus.

Les corps ont la déformation des suppliciés de l'existence. Figures meurtries et douloureuses, leur vérité est celle de la souffrance et non celle des leçons académiques d'anatomie. Demeure nocturne, où se lèvent les témoins silencieux des terreurs anciennes. Souvenirs muets. Longs couloirs des orphelinats aux murs creusés par les ongles d'enfants en révolte. Fantômes meurtris d'un pays que certain nommeront enfance. Les natures mortes de Lénetsky sont le décor dressé de ces fêtes d'outre-rêves. Nature morte, still life, vie tranquille. Ici, la nature n'est jamais morte, la vie n'est jamais tranquille.

Quand l'œuvre par sa présence déjoue le commentaire, de l'abstrait au figuratif se nouent des chemins ambigus. L'abstrait est en mal de figure. La figuration s'éveille et surgit de l'abstraction. De l'un à l'autre, une pulsation poétique tente l'alchimie d'une synthèse. C'est dans ce mouvement là que nous attire l'œuvre de Lénetsky.

Certains aimeraient l'arrêter à une manière, le saisir en une formule. Arrêt sur image qui serait arrangeant, sans surprise. Impatience à s'avancer avec lourdeur en terrain que l'on croit conquis. Pour ceux-là, à coup sûr, le grand défaut de Lénetsky est de ne pas être lisible. Si lire veut dire appréhender sans effort, fondre l'autre dans le paysage familier, des cases et catégories formatées.

Pour ceux qui suivent son œuvre dans son développement, la grande qualité de Lénetsky c'est justement de ne pas être lisible au prix de cette réduction là. Protée déroutant, dans ses brisures, et ses fissures, il a cette capacité rare d'engendrer l'étonnement renouvelé, heurtant le goût de classer, d'étiqueter. Chaque rencontre avec l'œuvre, à chaque exposition, se joue sur le terrain miné que risque le peintre avec lui-même. Espace, étonnant et détonnant, d'un débat toujours ouvert entre lui et le public. L'honneur du créateur se pique ne pas offrir à lire ce que l'on a déjà lu et travaille à décevoir l'attente de ce que l'on est préparé à lire. Chaque exposition force d'abord le visiteur à se réinventer des repères. Mais, finalement toujours au centre, le ramène le fil d'une secrète ordonnance. Par delà la diversité des manières s'impose la cohérence d'un style.

De l'abstraction apatride à la figuration en mal d'enracinement, l'art Lénetsky explore les éclats d'une totalité toujours en mal de réunion. Piège de l'incernable, chaque toile est l'écho des demeures multiples d'un royaume dont l'unité est perdue mais dont le rêve est en chacun. En cela, il nous renvoie à nous-mêmes, à notre propre espace dispersé, à nos secrètes fragilités. Si Lénetsky dans ses détours n'en a jamais fini avec lui-même, nous n'en avons jamais fini avec lui et à travers lui et avec nous-mêmes. »

Michel Deparis , juillet 2005